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Michel De Jaeghere: «Marie, celle qui a dit oui»

Michel De Jaeghere: «Marie, celle qui a dit oui»

 

Alors qu’il y a quelques semaines, la Commission européenne recommandait de bannir l’emploi du prénom «Marie», le directeur du Figaro Hors-Série, qui vient de publier un magnifique numéro consacré à la Vierge Marie, révèle ce que la civilisation occidentale doit à cette humble femme d’un petit bourg de Galilée.

 

Cet éditorial est extrait du nouveau Figaro Hors-Série: «Marie. Celle qui a dit oui», 162 pages, 12,90 €, disponible en kiosque et sur la boutique en ligne du Figaro.

 

Il n’est pas indifférent que les peuples l’aient appelée spontanément Notre Dame. C’était dire à quel point - selon l’ultime commandement du Christ la confiant du haut de la Croix au disciple qu’il aimait entre tous: «Voici ta mère» - ils avaient admis que la mère du Verbe incarné était aussi la leur. Par là, qu’ils avaient part au mystère de la Rédemption.

 

Le 26 octobre 2021, et tandis que fleurissait sur les réseaux sociaux une campagne du Conseil de l’Europe exaltant le hijab comme le signe de l’émancipation de la femme, le commissaire européen à l’Egalité, Helena Dalli, présentait un guide sur la «communication inclusive» destiné à fixer les règles qui permettraient aux documents émanant des institutions européennes de «refléter la diversité» et d’éviter désormais les stéréotypes, afin que «chacun soit reconnu indépendamment de son sexe, de sa race ou de son origine ethnique, de sa religion ou de ses convictions, de son handicap, de son âge ou de son orientation sexuelle». Elle y proposait rien de moins que de bannir - outre Noël ou le préambule «Mesdames et Messieurs», jugé stigmatisant, au début des discours - les prénoms à connotation religieuse, à commencer par celui de Marie.

On hésite à savoir s’il faut pleurer devant ce déploiement technocratique d’une idéologie qui entend promouvoir l’union des peuples européens par le reniement de leur passé, le piétinement de leur identité, l’arasement de toute vie spirituelle ; ou rire de la bonne conscience inaltérable d’une élite déracinée qui fait voir, en même temps que le caractère mortifère de son propos, sa bêtise à front de taureau.

S’il est un personnage qui est au cœur de l’histoire dont procède la civilisation occidentale, c’est bien la fille d’Israël.

Car le commissaire à l’Egalité (la commissair.e? N’aggravons pas notre cas!) avait, quoi qu’il en soit, visé juste. S’il est un personnage qui est au cœur de l’histoire dont procède la civilisation occidentale, c’est bien la fille d’Israël, la Vierge Mère, l’Immaculée Conception. Des centaines de cathédrales (près de soixante-dix en France, à commencer par celle de Paris), des milliers d’églises, de monastères se réclament de son patronage. Toute l’Europe en est couverte. Cela ne doit rien au hasard: bien plutôt au caractère central que revêt sa personne dans la culture dont nous sommes les ultimes dépositaires, les insolvables débiteurs.

La figure de la femme avait généralement été associée, dans les religions primitives, à la fécondité et à la terre, sous la forme de déesses ventrues, souvent multimammaires. Dans le paganisme gréco-romain, elle se partageait entre Aphrodite et Héra (Vénus et Junon). Ici, la beauté vénéneuse, tentatrice, associée à l’amour le plus libre, le plus débridé, à la prostitution. Là, une gardienne revêche et revendicatrice de la sainteté du mariage. En arrière-plan, des nymphes, des Muses et des Grâces, images d’une beauté, d’un art indéfectiblement liés aux plaisirs des sens ; de part et d’autre, vis-à-vis: deux vierges indomptables, Athéna, Artémis, justement redoutées, l’une pour le tranchant de son intelligence, l’autre pour sa sauvagerie et sa cruauté implacable.

Avec Marie, tout change, car, en elle, se récapitule l’héritage du judaïsme de l’Ancien Testament, se concentrent les vertus de Sarah, Judith et Esther. Ses caractères sont la pureté, la pauvreté, l’humilité, la douceur, la magnanimité, la persévérance, la piété, la force, la miséricorde. Vierge et mère à la fois, elle exalte une beauté sans tache, étrangère à l’appel des sens, et place l’amour maternel au cœur des mystères du Salut.

 
Elle n’a pas été prédestinée arbitrairement, choisie sans y avoir sa part.

On a pu dire qu’elle avait été la première chrétienne. Elle fut surtout la plus parfaite dans la manifestation des vertus de foi, d’espérance et de charité. Epouse virginale, elle est l’éducatrice du Dieu fait homme, la première à l’avoir servi et aimé, aussi bien que la dernière à rester, près de lui, au pied de la Croix. Elle a cru le plus difficile à croire: que l’enfant de sa propre chair était le Verbe incarné ; elle l’a aimé au-delà de toute mesure, elle a espéré au cœur du désespoir.

Marie est la figure de l’obéissance chrétienne, en même temps que de la liberté de l’acte de foi. Elle n’a pas été prédestinée arbitrairement, choisie sans y avoir sa part. Sans doute a-t-elle été, en prévision des mérites du Calvaire, préservée du péché, mais pas plus en définitive que ne l’avaient été Adam et Eve, qui ont fait d’autres choix. Si elle a changé la face du monde, c’est parce qu’elle a dit oui dans un Fiat où se trouvaient incluses toute la déraison du christianisme, la folie de la Croix. Marie n’a rien pourtant d’une illuminée en proie aux transes. L’Evangile de Luc nous montre, dans son dialogue avec l’ange, cette toute jeune fille discutant pied à pied, au contraire, avec Dieu. «Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d’homme?» Elle a accepté en toute conscience d’être la Vierge à laquelle Isaïe avait promis qu’elle serait la mère du Messie, et que toutes les nations diraient bienheureuse, mais entendu aussi l’oracle du vieillard Siméon lui annonçant, jeune accouchée, qu’un glaive de douleur lui transpercerait l’âme.

Elle n’a sans doute pas compris d’emblée jusqu’où Dieu entendait la conduire. L’Evangile nous dit qu’elle «méditait toutes ces choses en son cœur». Elle les a reçues avec abandon et confiance, comme elle a accepté dans l’humilité d’être rabrouée par son fils, enseignant les docteurs au Temple («Ne savez-vous pas qu’il me faut être aux affaires de mon Père?»), comme encore, à l’aube de sa vie publique, lors des noces de Cana: «Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi? Mon heure n’est pas encore venue.» Elle l’a vu monter au Calvaire pour y faire toutes choses nouvelles. Elle s’est tenue debout, silencieuse sur le lieu de son supplice quand le ciel s’est fait noir, elle a espéré lorsque l’espérance a paru déserter la terre. Elle a cru aux promesses de Dieu. Elles n’ont pas été vaines. Magnificat anima mea Dominum «Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur.»

Marie tient sa grandeur d’une vie cachée, offerte.

En lui donnant dès le Ve siècle, au concile d’Ephèse, le titre de Mère de Dieu, l’Eglise a reconnu la place centrale qu’elle avait tenue dans le mystère de l’Incarnation. Nul n’avait touché d’aussi près au Verbe incarné qui avait été, mystérieusement, le fruit de ses entrailles, qu’elle avait allaité de son sein. Nul n’avait joui d’une perfection qui faisait d’elle, humble vierge d’un petit bourg de Galilée, la préfiguration des gloires auxquelles l’humanité était promise. Marie est justement «bénie entre toutes les femmes» : parce qu’elle est la mère du Sauveur, mais aussi parce qu’elle est l’œuvre la plus accomplie de la Création. L’Incarnation a associé dans le Christ la nature humaine à la nature divine. Avec Marie, c’est la seule humanité de l’une des créatures qui a été exaltée, sanctifiée jusqu’à permettre que son corps abrite la divinité, que son âme s’associe à l’œuvre de la Rédemption. Tour de David, Tour d’ivoire, Maison d’or, Etoile du matin, elle est Porte du Ciel.

Or, de la place donnée à Marie par le christianisme a dépendu celle qui a été donnée à la femme par la civilisation occidentale: l’amour courtois, l’exaltation de la monogamie, à l’imitation de la sainte Famille, n’ont pas d’autre origine, et si tant de femmes ont pu, dans notre histoire, jouer un rôle de premier plan - que l’on songe à sainte Clotilde, à Blanche de Castille, à Jeanne d’Arc, à Isabelle la Catholique, à Thérèse de l’Enfant-Jésus, à Edith Stein -, c’est à elle qu’elles le doivent.

 

C’est d’elle que procède aussi, quoi qu’on pense, la place faite aux pauvres par la société chrétienne. Toute la littérature antique avait été imbue de l’idée que les riches et les meilleurs étaient une même chose: parce que seuls éduqués, ils avaient seuls accès aux subtilités de la vie morale. Avec Marie, dans la crèche, bergers et Mages sont réunis dans la prosternation, la contemplation devant ce signe de contradiction: un Dieu pauvre, nu, enfant, sans autre recours, aucune autre chance de survie en ce monde que les soins de sa mère, la protection d’un humble charpentier. C’est la pauvreté de cœur qui, sans même attendre les Béatitudes, en est comme anoblie. C’est à cette première vision de la Vierge que l’Eglise restera fidèle quand elle couvrira le monde de ses hospices, de ses congrégations dédiées aux malades, de ses œuvres de charité. Julien l’Apostat en témoignera, le premier, non sans irritation, dès le IVe siècle, s’agaçant que les «impies galiléens» nourrissent les mendiants, fussent-ils leurs adversaires (Lettre 84). Saint Louis s’en souviendra lorsque, maître du plus beau royaume d’Occident, il lavera les pieds des indigents dans son palais de la Cité, quand il touchera les écrouelles, quand il rendra la même justice pour tous.

Avec Marie, les blessures de la vie prennent une valeur et un sens quand elles sont offertes: non par ce dolorisme que dénonceront la Renaissance et les Lumières comme un rejet morbide des joies de la Terre, mais comme un caractère de la condition humaine que transfigure l’union avec le Christ en croix et avec les souffrances des hommes d’ici-bas. Stabat mater, dolorosa.

Mais ce qu’il y a de plus singulier, de plus décisif dans la place de Marie dans la spiritualité chrétienne, devenue par imprégnation l’imaginaire de notre civilisation, croyants et incroyants désormais confondus, c’est ce qui la distingue de tout ce qu’avait connu avant elle le monde antique: de tenir sa grandeur d’une vie cachée, offerte. D’avoir trouvé le sens de l’existence dans le don et le service. L’énergie qui a conduit les Occidentaux, pour le pire parfois mais, on l’oublie trop aujourd’hui, souvent pour le meilleur, a eu sans doute sa source dans la curiosité, la sève de la jeunesse, la soif de savoir ou de conquérir. A l’image de la chevalerie, ils l’ont trouvée aussi pour une large part dans l’idée d’une mission à accomplir, d’un appel à s’oublier et à se dépasser dans le don de soi-même.

Ce qu’elle montre, c’est que l’on n’a rien dit, rien fait, tant que l’on n’a pas tout donné sans attendre d’autre récompense que d’avoir fait la volonté divine.

Platon avait exploré dans Le Banquet et dans le Phèdre tout ce qui dans l’amour est force créatrice. Parce que l’amour est tension vers ce qui semble plus beau et plus parfait que soi. Partant, il vous élève en vous purifiant de vos appétits matériels et vous faisant aspirer à plus haut. Le disciple de Socrate en était resté pourtant aux formes extérieures. A l’idée qu’on n’aimerait toujours que ce qui est bel et bon: kalos kagathos. Par son humilité, sa petitesse, son don total, la figure de la Vierge est porteuse d’une autre leçon. Elle nous enseigne la splendeur d’une vie obscure, sacrifiée, quand elle est donnée tout entière par amour. La fécondité secrète et sans pareille qui peut être liée à l’accomplissement héroïque du devoir d’Etat d’une mère comme à la consécration à Dieu d’une vierge. Tout le monachisme en est issu. Avec lui, tout l’essor intellectuel et culturel qui fut en Occident lié au maillage des monastères. «Ils cherchaient Dieu», dit Benoît XVI, et le reste leur a été donné par surcroît.

Le paganisme antique n’avait envisagé jusqu’alors le rapport avec le divin que sous la forme d’un échange. Do ut des : je donne pour que tu me donnes. On faisait aux divinités des offrandes et des sacrifices pour obtenir leur protection, pour attirer sur soi, sur sa famille, sur sa cité, sur son peuple, prospérités et bénédictions. Le judaïsme n’avait pas été épargné lui-même par ce marchandage: le peuple élu n’avait enduré, en murmurant parfois, les tribulations que tolérait, pour lui, l’Eternel, que parce qu’il restait convaincu que sonnerait, avec le Messie, l’heure de la revanche sur cette terre. Ce qu’à l’imitation de son Fils initie la Vierge sainte issue du peuple juif comme la plus précieuse de ses fleurs, c’est un don total de soi-même, non pour en obtenir des contreparties, mais comme un sacrifice de louange offert à Dieu pour ses splendeurs, en union à la Croix du Christ, et dans l’attente d’un Salut proposé à tous, sans en excepter le dernier des pécheurs. Ce qu’elle montre, c’est que l’on n’a rien dit, rien fait, tant que l’on n’a pas tout donné sans attendre d’autre récompense que d’avoir fait la volonté divine et d’avoir attiré, par là, la miséricorde sur l’humanité souffrante. Le changement de perspective est d’une ampleur qui rend dérisoires les plus décisives des découvertes de l’intelligence, les plus ambitieuses des révolutions politiques. Toute l’histoire du monde en a été marquée. Le Tout-Puissant a fait pour elle des merveilles. Sa miséricorde s’étend d’âge en âge. Magnificat.

 

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