رابطة قدامى الإكليريكية البطريركية المارونية

51 % des Français disent ne pas croire en Dieu: «La foi est devenue le grand tabou de la société française»

51 % des Français disent ne pas croire en Dieu: «La foi est devenue le grand tabou de la société française»

Jean-Pierre Denis est poète, journaliste et directeur de Bayard Culture et Religion.
 
Jean-Pierre Denis est poète, journaliste et directeur de Bayard Culture et Religion. Bruno Levy

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Selon un récent sondage Ifop mené pour l'Association des journalistes d'information sur les religions, les Français sont de moins en moins nombreux à croire en Dieu. Pour Jean-Pierre Denis, ces chiffres s'expliquent par le manque de dialogue au sein de la population française.

 

Jean-Pierre Denis est poète et journaliste. Directeur de Bayard Culture et Religion. Derniers ouvrages : Les catholiques, c'est pas automatique (Cerf) et Comme un paysage mouvant (Ad Solem).

Les titres du matinNewsletter

Tous les jours

Recevez chaque matin, l'actualité du jour : politique, international, société...

 


FIGAROVOX. - Selon un récent sondage Ifop mené pour l'Association des journalistes d'information sur les religions (Ajir), les Français sont de moins en moins nombreux à croire en Dieu. Ils seraient 49 % aujourd'hui, contre 56 % en 2011, toute religion confondue, soit 17 points de moins par rapport à 1947. Comment expliquez-vous ce recul ?

 

Jean-Pierre DENIS.- Ils sont formidables, ces résultats ! J'espère d'ailleurs qu'un Français sur deux croit dans la République, la France, la politique, l'égalité des chances ou le grand amour. Mais je crains que, dans une société rabattue à la fois sur l'individu et sur le présent, l'expérience même du croire s'étiole. D'après les baromètres du Cevipof, « méfiance », « lassitude » et « morosité » sont les trois qualificatifs dans lesquels les Français se reconnaissent le plus. Dans ce contexte anomique et anémique, je regrette que la religion ne soit pas une valeur refuge, mais je ne suis pas surpris qu'au passage elle en prenne un coup.

Croire, en amour comme en religion, c'est accepter de recevoir. C'est attendre avec confiance quelque chose qui n'est pas là, mais dont on espère, dont on sait intimement que cela peut nous être donné par quelqu'un d'autre. Étymologiquement, d'ailleurs, crédit et credo ont la même origine : c'est un à-venir. Toute croyance est un pari de Pascal. Alors, si un Français sur deux croit encore Dieu, cela ouvre un immense champ à l'évangélisation. Car aujourd'hui, le nombre de personnes qui vont régulièrement à la messe oscille entre 2 et 4 %. En somme, il y a du potentiel.

Ce sont donc les mots qui posent problème, pas les chiffres. Et le premier, évidemment c'est le mot « Dieu ». De qui, de quoi parle-t-on ? Le bruit de fond dans notre société, quand on parle de religion, ce n'est pas ces milliers de gens modestes que je rencontre à Lourdes lors du pèlerinage national de l'Assomption ou du Rosaire, ces petites sœurs qui sont les dernières à vivre dans des quartiers difficiles, ces bénévoles qui accompagnent les familles en deuil, ou ces jeunes qui font du scoutisme. C'est plutôt l'islamisme et les abus sexuels ou de pouvoir dans l'Église. Deux problèmes hélas considérables et dont on est loin d'être sorti. Comment croire en ces religions-là ? De même, si Dieu est une idéologie ou simplement un élément d'identité, un concept, un décor, un vieillard barbu posé sur un nuage bien français, je confesse que je n'en ai pas grand-chose à faire. Catholique pratiquant, je me range sans hésiter parmi les 51 % des Français qui ont le bon sens de ne pas y croire.

Le vrai partage est sans doute là, non pas entre croyants et incroyants, mais au sein de l'agnosticisme qui est la condition de notre époque. D'un côté, il y a ceux qui espèrent croire. Et de l'autre, ceux qui ne croient plus pouvoir espérer. Et parfois on oscille entre les deux.

Jean-Pierre Denis

Mais il y a autre chose. Moins je conduirai, plus la conduite me fera peur. Moins je parlerai une langue, moins j'oserai la parler. La religion est à la fois une langue pour dire autre chose et un véhicule pour aller plus loin. Moins on fait l'expérience vivante d'une présence, d'un silence, d'une relation - ou alors de rites riches de sens, capables d'imprégner le quotidien, comme dans le judaïsme - plus le mot « croire » et le mot « Dieu » semblent abstraits, vides ou desséchés. Ce n'est pas pour rien que le « fidèle », de même famille que le mot « foi », s'emploie en sociologie pour décrire les personnes qui pratiquent, mais aussi en morale pour évoquer celui qui reste dans la durée. C'est vrai d'un mari, d'une femme, d'un militant politique ou d'une grenouille de bénitier.

Lorsque l'expérience intime disparaît, le sens de Dieu s'atrophie. Parfois il s'éteint, et c'est comme si la religion n'avait jamais existé, on n'arrive même pas à comprendre de quoi il s'agit. Mais parfois il demeure. Pas mal de gens rentrent dans des églises et apprécient le silence. Ils confient leurs espérances ou leurs douleurs à un petit cahier, allument un cierge mais seraient en peine de prier. Certains croient. Certains voudraient croire, mais ne savent pas par quel bout commencer. Ils ne se disent pas croyants, mais ils éprouvent un certain manque, une certaine intuition, une certaine frustration. Ils croient encore dans la possibilité de croire. Ils cherchent un cœur qui écoute. C'est ce que j'appellerais « la foi déléguée » : « toi qui as la chance d'être chrétien, écoute-moi, prie pour moi ! ». Il y a vingt-cinq ans, le philosophe italien Gianni Vattimo évoquait cela d'une formule : « espérer croire » - en italien credere di credere, mais on n'a pas traduit par croire croire, parce que ça faisait un peu corbeau. Le vrai partage est sans doute là, non pas entre croyants et incroyants, mais au sein de l'agnosticisme qui est la condition de notre époque. D'un côté, il y a ceux qui espèrent croire. Et de l'autre, ceux qui ne croient plus pouvoir espérer. Et parfois on oscille entre les deux.

 

Les Français échangent moins qu'avant sur la religion : 38 % disent en parler en famille alors qu'ils étaient 58% en 2009. Quand seuls 29 % des Français parlent de foi avec leurs amis contre 49 % en 2009...

La foi est devenue le grand tabou de la société française. Peut-être parce qu'on n'ose plus parler de rien avec les autres, tant chacun est de plus en plus enfermé dans sa bulle identitaire et tant les sujets essentiels sont devenus inflammables. Ou plutôt, non ! La foi est devenue le grand tabou des vieux. Car si vous rentrez dans le détail des chiffres, vous verrez que les 25-35 ans n'ont pas autant de prévention que les seniors, et les CSP+ que les chômeurs. Quand on scrute avec attention le sondage commandé par l'Association des journalistes de l'information religieuse, on voit que plus les gens font partie des couches dynamiques de la population, plus ils osent parler de foi. La France qui se sent abandonnée est aussi la France abandonnée du sens. C'est horrible à mes yeux, mais pas surprenant. Le cardinal Lustiger l'avait vu avant tout le monde, il y a quarante ans.

Je me sens d'ailleurs plus à l'aise avec quelqu'un qui déclare ne pas croire en Dieu mais qui s'intéresse au mystère de l'existence, plutôt qu'avec un chrétien qui affirmerait croire mais garderait pour lui ce qu'il a reçu. À la certitude moisie, préférons le ferment du doute !

Jean-Pierre Denis

Les croyants n'osent plus témoigner, selon vous ?

La question du témoignage est essentielle. Un pape d'il y a cinquante ans, Paul VI, disait que notre époque veut des témoins et non des maîtres. Le pape actuel parle de « proximité ». J'ai plaidé dans mes deux derniers essais pour un catholicisme « attestataire », c'est-à-dire présent aux grands carrefours existentiels et capables de faire signe. Je me sens d'ailleurs plus à l'aise avec quelqu'un qui déclare ne pas croire en Dieu mais qui s'intéresse au mystère de l'existence, plutôt qu'avec un chrétien qui affirmerait croire mais garderait pour lui ce qu'il a reçu. À la certitude moisie, préférons le ferment du doute !

Est-il possible d'inverser la tendance dans les années à venir ? L'Église catholique saura-t-elle y parvenir ?

 

C'est comme si vous demandiez si un marteau saura enfoncer un clou : la réponse est non. L'Église en tant qu'institution ne sait rien faire et ne saura jamais rien faire. Ce n'est d'ailleurs pas ce qu'on lui demande. Une institution institue, autrement dit elle fonde, elle affermit et elle forme. Du point de vue du lien entre les personnes et entre les générations c'est fondamental, mais sur le plan de l'évangélisation ce n'est pas grand-chose. Dans les années à venir, l'Église-institution va continuer à perdre beaucoup de terrain, énormément de moyens matériels et humains et une bonne part de l'influence qui lui reste, si tant est qu'elle en ait encore après les affaires d'abus sexuels. Je crains aussi que la société française ait peu de chances de sortir de sa crise culturelle, dont la crise cultuelle est à la fois un symptôme, une cause et un effet.

Or, si cette contraction est inévitable, elle n'est pas inéluctable. Chaque fois que l'on pense qu'annoncer l'Évangile est l'affaire d'un corps professionnel, disons des curés, on détruit un peu plus le catholicisme. L'avenir du christianisme commence à chaque baptême – là, on retrouve l'importance de l'institution. Le jour où les catholiques l'auront compris, réellement compris, l'Église se réveillera et se relèvera très vite. C'est l'un des enjeux de « Culture et Religion », le département que Bayard vient de créer et de me confier. C'est aussi le propos du « Congrès mission » qui réunira des milliers de personnes dans une dizaine de villes le week-end prochain. Je vous le disais à propos du sondage de l'AJIR : plus les Français sont jeunes, diplômés, urbains, plus ils osent parler de Dieu en famille ou avec leurs amis. Le réveil a commencé.

أضف تعليق


كود امني
تحديث