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«La nation est la meilleure médiation vers l’universel prôné par l’Église»

 

FIGAROVOX/TRIBUNE - Les tenants de la mondialisation et de la globalisation remettent aujourd’hui en cause le concept de nation. Pour le professeur Mathieu Detchessahar, le message universel de l’Église n’annule pas les particularismes nationaux, mais au contraire, les respecte et prend appui sur eux.

«L’appel universel de l’Église ne s’adresse ni à de purs esprits, ni à des individus désincarnés et atomisés.» libre de droits
 

Mathieu Detchessahar, professeur à l’Université de Nantes et co-fondateur du Groupe de Recherche Anthropologie Chrétienne et Entreprise (GRACE).

 

On la croyait moribonde ou dépassée à l’heure de la globalisation et des ensembles supranationaux, pourtant tout dans notre actualité nous ramène à la Nation. Impossible de l’éviter tant la plupart de nos questions politiques - migrations, frontières, globalisation, populisme, communautarisme, multiculturalisme, construction européenne… - la convoque.

 

La nation reste cependant une notion délicate tant elle est souvent malmenée dans le lit de Procuste de nos passions politiques: trop grande et écrasante pour ceux qui ne sont entichés que de libertés et de droits individuels, trop petite et belliqueuse prétendent ceux qui rêvent d’une humanité unie et fraternelle. En ces temps de disette intellectuelle, la tradition de la philosophie sociale chrétienne, riche d’une expérience et d’une réflexion multiséculaire, peut-elle contribuer à nourrir et éclairer le débat public? Quelle place l’Église catholique, universaliste par définition, fait-elle à la nation?

L’Église est universelle, c’est entendu, puisque c’est le sens même du mot catholique. Elle est donc envoyée en mission à l’universalité du genre humain et tous les hommes sont appelés à faire partie du peuple de Dieu. Faut-il en déduire que l’Église s’intéresserait finalement peu aux nations, voire qu’elle les considérerait comme un obstacle sur le chemin de l’universel? Certainement pas.

L’homme est un animal social qui naît et grandit dans un peuple dont il tire les ressources matérielles, morales et spirituelles nécessaires à son développement.

L’appel universel de l’Église ne s’adresse ni à de purs esprits, ni à des individus désincarnés et atomisés ; les hommes que l’Église entend réunir sont des personnes concrètes: elles sont nées quelque part, ont été accueillies dans des communautés vivantes avec leur histoire, leur culture et leur langue.

La pensée sociale-chrétienne est éminemment réaliste, elle se méfie de tout spiritualisme naïf comme des constructions politiques fondées sur des abstractions, l’état de nature de la philosophie politique moderne par exemple. Elle tente au contraire d’élaborer ses grandes orientations politiques en partant de l’homme considéré dans ses conditions de vie réelles.

Or, cet homme n’est ni un enfant sauvage ni un Robinson ; il est un animal social qui naît et grandit dans un peuple dont il tire les ressources matérielles, morales et spirituelles nécessaires à son développement. Il n’y a pas d’hommes concrets sans racines, sans origines, sans legs. C’est une des dimensions de l’Incarnation que de rappeler la réalité de cet enracinement communautaire.

 

Jésus n’est ni un apatride, ni un anywhere ou «une-personne-de-n’importe-où» pour reprendre les catégories forgées par l’essayiste anglais David Goodhart. Jésus naît au cœur de la nation juive, un peuple colonisé sans appareil d’État autonome certes, mais un peuple avec une histoire, une tradition, une langue qui sont les conditions même de la prédication du Christ. Jésus épouse toute la réalité de la condition humaine et il naît donc dans un territoire et dans une nation.

Bien sûr, il va universaliser la révélation et la proposer au-delà des frontières du peuple juif. Mais il n’invite pas ses apôtres à annoncer la bonne nouvelle à des hommes théoriques ou à une masse humaine indifférenciée et monochrome. Non, il les invite à évangéliser les nations (Mt, 28, 19 ; Lc, 24, 47), comme si on ne pouvait toucher les personnes sans tenir compte de leurs traditions et de leurs héritages. C’est bien pour cela qu’une bonne partie des traditions du peuple juif ne seront pas imposées aux nations païennes, à commencer par la circoncision.

Ainsi, l’universalisation de la révélation n’annule pas les particularismes nationaux, mais les respecte et prend appui sur eux. Lors de la Pentecôte, l’Esprit parle aux hommes de «toutes les nations qui sont sous le ciel» (Ac, 2, 5) ; il ne leur parle pas dans un nouvel esperanto qui ambitionnerait d’annuler les différences linguistiques mais, au contraire, il s’adresse à chacun dans sa propre langue maternelle (AC, 2, 12). Selon l’heureuse expression du Pape François, c’est une «famille de nations» que l’Église entend réunir, un Peuple de peuples.

Si la tradition chrétienne est dès l’origine attentive à la question de la nation, c’est parce qu’elle sait bien que l’homme est, pour sa croissance et son développement, un être de dépendance. Contre toutes les philosophies individualistes, la pensée sociale-chrétienne pose que l’homme ne se fonde pas tout seul - le self-made-man est une chimère!

 

L’homme est redevable vis-à-vis de sa communauté politique d’une culture et d’une langue, de richesses, de connaissances et de soins qui, s’il ne voit pas toujours clairement de quelle source ils lui viennent, il sait, au moins, qu’ils ne sont pas son œuvre.

Parce qu’il était l’enfant d’une nation asservie,Jean-Paul II est certainement, parmi les Papes, celui qui a conduit à son acmé l’enseignement de l’Église sur la Nation.

Le fameux «Qu’as-tu que tu n’aies reçu?» que Paul de Tarse adresse aux Corinthiens (1 Cor 4, 7) regarde prioritairement du côté de Dieu mais pas seulement… Thomas d’Aquin nous l’indique clairement, lui qui écrivait dans la Somme théologique que «l’homme est constitué débiteur à différents titres. Après Dieu, l’homme est surtout redevable à ses parents et à sa patrie.(…) En conséquence, il appartient à la piété de rendre un culte à sa famille et à sa patrie» (ST, IIa, IIae, Q 101, Art. 1).

À la suite du docteur angélique, et comme y insistait à nouveau le pape François en mai 2019, «l’Église a toujours exhorté à l’amour de son propre peuple, de son pays» (Discours à l’Académie pontificale des sciences sociales, 2019). De la même manière, et en consonance directe avec Thomas d’Aquin, Jean-Paul II écrivait dans son beau livre Mémoire et identité: «que la place du patriotisme dans le décalogue ne laisse aucun doute: il se situe dans le 4ème commandement qui nous engage à honorer notre père et notre mère».

Parce qu’il était l’enfant d’une nation asservie, sans cesse malmenée par les remous de l’histoire contemporaine, Jean-Paul II est certainement, parmi les Papes, celui qui a conduit à son acmé l’enseignement de l’Église sur la nation.

Loin de la présenter comme une communauté frileuse, figée ou fermée comme se plaisent à le faire les tenants de la pensée par slogan, le Pape polonais voyait dans la nation une véritable force de vie et de développement mais aussi d’émancipation pour tous les hommes. La nation en tant qu’elle «existe par et pour la culture (…) est la grande éducatrice des hommes pour qu’ils puissent être «davantage» dans la communauté».

L’attachement à la nation ou le patriotisme, apparaissent dans la pensée sociale chrétienne comme des vertus.

Dans ce grand discours à l’Unesco du 2 juin 1980, le Pape ajoute que si la nation est un vecteur de croissance pour chaque membre de la communauté, elle est aussi «par la force de sa culture» une puissance de résistance et «d’émancipation pour les peuples opprimés ou asservis». Jean-Paul II pense ici, avec émotion nous dit-il, à «tant de peuples antiques qui n’ont pas cédé lorsqu’ils se sont trouvés confrontés aux civilisations des envahisseurs», mais l’on pourrait bien sûr multiplier les exemples contemporains tant ont été nombreux les mouvements de libération nationale.

Le Pape cite d’ailleurs le cas de la Pologne qui a «conservé son identité et sa souveraineté nationale, malgré les partitions et les occupations étrangères, non en s’appuyant sur les ressources de la force physique mais uniquement en s’appuyant sur sa culture».

Il ne manque pas enfin d’insister sur le lien fondamental entre la souveraineté des personnes et la souveraineté de la nation. Aucun homme n’est souverain dans une nation occupée, opprimée ou dominée: «il existe une souveraineté fondamentale de la société qui se manifeste dans la culture de la nation. Il s’agit de la souveraineté par laquelle, en même temps, l’homme est suprêmement souverain».

Dans une intervention aux Nations Unies en 1995, Jean-Paul II tirera toutes les conséquences de sa réflexion sur les nations en regrettant qu’il n’existe pas, à côté de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, «un consensus international analogue qui traite des droits des nations dans leur ensemble».

Finalement, l’attachement à la nation ou le patriotisme, apparaissent dans la pensée sociale chrétienne comme des vertus. Cette vertu de patriotisme est, pour le dire en termes aristotéliciens, une médiété entre l’orgueil individualiste de ceux qui croient qu’ils se sont faits tout seuls et refusent les devoirs de cultiver et transmettre l’héritage qui les a fait croître, et «les formes insensées de nationalisme» qui, idolâtrant la nation, «prônent le mépris des autres nations ou des autres cultures» (Jean-Paul II).

Une nation que l’on laisse mourir à force d’ingratitude, de paresse ou d’idéologie natiophobe conduit à un véritable écocide.

À l’inverse, le juste et légitime amour de son pays permet de mieux s’ouvrir au génie propre des autres nations, à mieux les comprendre et à s’en émerveiller. Tel est bien le témoignage que nous livre Jean-Paul II dans Mémoire et identité : «Mon expérience de l’histoire de ma patrie (…) me facilitait grandement la rencontre avec les hommes et avec les nations de tous les continents». La nation est, tout compte fait, la meilleure médiation vers l’universel.

Expressions du génie propre à chaque peuple, lieux pour chaque homme de son développement, garantes de la souveraineté des personnes et ressources pour lutter contre toute forme d’impérialisme politique ou économique, les nations doivent être protégées. Une nation que l’on laisse mourir à force d’ingratitude, de paresse ou d’idéologie natiophobe conduit à un véritable écocide, la disparition d’un écosystème nécessaire au développement d’une vie réellement humaine.

C’est toujours un désastre d’écologie humaine - une perte de vitalité pour les hommes qui composent la nation et une perte de richesses pour l’humanité toute entière -, dont il faut bien mesurer les conséquences.

Car qui remplacera la nation? Le marché mondial comme principe de régulation des affaires humaines? La race, le sexe ou l’orientation sexuelle comme mode de construction des communautés politiques, c’est-à-dire le biologisme le plus étroit?

Pas sûr que la raison et la liberté, pas plus que les aspirations à l’universalité, en sortent grandies…

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