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Étienne de Montety: «J’ai eu le sentiment qu’en égorgeant un prêtre, ils tuaient tous les prêtres que je connaissais»

 

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Le directeur du Figaro littéraire, grand prix de l’Académie française pour son roman La Grande épreuve, explique pourquoi il s’est inspiré de l’assassinat du père Hamel par deux djihadistes, tragédie révélatrice des fractures françaises.

Patrice Normand/ Stock
 

Etienne de Montety est directeur adjoint de la rédaction du Figaro et directeur du Figaro Littéraire. Son roman La Grande épreuve (Stock) a reçu le Grand prix du roman de l’Académie française.


FIGAROVOX. Votre roman «La grande épreuve» raconte en transposant l’assassinat du père Hamel, prêtre de 86 ans assassiné à Saint-Etienne du Rouvray par des djihadistes en juillet 2016. Pourquoi avoir choisi d’écrire sur cet évènement tragique? Qu’est-ce qui vous a inspiré?

 

Les terroristes ont successivement attaqué à la liberté d’expression (attentat à la rédaction de Charlie hebdo), au mode de vie occidental (attentats du Bataclan et des restaurants aux alentours). Il m’a semblé qu’à Saint-Etienne du Rouvray, au-delà de la personne assassinée, un homme de Dieu, un homme de paix, ils s’en prenaient au christianisme.

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Ce genre de fait divers, nous en entendions parler en Egypte, en Syrie, en Turquie. Cette fois c’est en Normandie qu’il survenait. Horreur!

La foi chrétienne est-elle menacée en France au XXI° siècle ? Si oui, par quoi ? Par le terrorisme ou par son propre affadissement ? Le temps des martyrs est-il venu ?

Plus intimement, j’ai eu le sentiment douloureux qu’en égorgeant un prêtre, ils tuaient tous les prêtres que je connaissais, que j’aimais et à qui je devais tant. C’était un coup de poignard au cœur de ma foi. La mort du Père Hamel m’a donc bouleversé, comme tout le monde, elle m’a poursuivi longtemps, et a fait naître des questions: la foi chrétienne est-elle menacée en France au XXI° siècle? Si oui, par quoi? Par le terrorisme ou par son propre affadissement? Le temps des martyrs est-il venu? Demande-t-il des militants, des héros, des saints? Quelle réponse chrétienne - peut-être prophétique - donner à ce lâche assassinat?

Comment avez-vous procédé pour écrire? Avez-vous tout transposé ou laissé place à l’imagination?

 

Après avoir beaucoup lu sur cette affaire, en tant que journaliste, je l’ai délaissée pour me tourner vers le roman, c’est-à-dire sa libre interprétation qui me permettait d’aller plus loin. J’ai eu envie d’imaginer un prêtre selon mes vœux, d’inventer deux assassins avec une histoire particulière liée à leur identité, de créer un policier incarnant une autre immigration venue, elle, du Vietnam, occasion d’évoquer la tragédie des boat people qui a tant marqué ma génération. À chacun de mes personnages, je pouvais prêter des pensées, des doutes, des emportements (les miens ou pas), sans me dire à chaque seconde: je trahis la réalité.

Quand on écrit un roman, «la documentation» (je suis allé rencontrer l’équipe de police qui a effectué l’intervention dans l’église de Saint-Etienne du Rouvray), la culture (je m’intéresse à l’islam depuis longtemps) sont vite absorbées par d’autres matériaux qui proviennent de l’imagination, de souvenirs personnels, de la sensibilité. Le roman est le résultat de cette fusion étrange et inexplicable.

Vous décrivez dans votre roman la conversion d’un des djihadistes enfant adoptif d’une famille bourgeoise, ayant une relation ordinaire à l’Église catholique, à la fois proche et lointaine. Son dégoût de la société de consommation et de la vie de ses parents qu’il juge médiocre le poussent vers l’islam. Pensez-vous que le succès de l’islamisme repose sur le vide spirituel de nos sociétés, dont il vient prendre la place?

David Bertaut a été élevé dans une famille de la classe moyenne de la province française, qui lui a apporté amour, confort, protection. Est-ce suffisant? C’est la question que je me suis posée. L’écriture d’un roman où passent le djihadisme, la foi chrétienne, ou une jeunesse déracinée ne fait pas de son auteur un islamologue, un théologien ou un sociologue. Pas facile de tirer de l’expérience singulière que constitue un roman des considérations générales.

Toutefois, on peut dire que la jeunesse est le temps de l’absolu et aussi celui de la transgression. Chaque génération a cherché à réaliser ses aspirations, qui par les explorations, qui par les exploits sportifs. Aujourd’hui, a surgi dans une société vieillissante à bien des égards, le règne du «care», du principe de précaution, de l’assurance remboursement. La politique sanitaire face à l’épidémie de Covid et ses prescriptions incessantes, normatives et infantilisantes, en donnent un bel exemple.

 

Quelle place, cet état d’esprit (respectable, au demeurant, pour préserver les gens d’un virus) laisse-t-il au risque, à l’audace et même à l’écart (notons la prolifération dans notre époque du mot «dérapage», caractéristique de la mentalité du chemin tracé, balisé, contrôlé)?

L’islamisme avec des réponses simplistes, et un idéal de conquête, parvient à répondre à la recherche d’idéal de nombreux jeunes d’aujourd’hui, exacerbée par un mal-être. J’ai connu naguère un homme né dans une famille européenne et chrétienne, qui avait fréquenté le lycée, la faculté, l’aumônerie, les associations humanitaires et qui s’est engagé en Bosnie dans les brigades internationales, au sein desquelles il a combattu. Aucun des lieux de structuration de la société française que sont l’école, l’université, le monde associatif, etc… n’était parvenu à lui donner des raisons de croire, de vivre et de mourir. Le djihadisme y est parvenu.

Beaucoup de «revenants» de Syrie évoquent en ces termes leur départ de France, et leur voyage vers le pays du Chaam, où ils croyaient mener un juste combat pour l’instauration d’une société «parfaite», selon «Allah».

Votre livre est aussi une description de la déchristianisation de la société française. Le succès de l’islam peut-il paradoxalement «réveiller» le christianisme français?

Le cardinal Sarah raconte qu’en Guinée, côtoyant l’islam, entendant le muezzin appeler à la prière et observant les croyants qui s’interrompaient plusieurs fois dans leur journée pour prier, il avait décidé de faire de cette situation un aiguillon pour sa propre vie de foi. Plutôt que la déploration, la résolution. «Et moi, est-ce que je prie, autant que le font ces croyants?» se disait-il. Cette sainte attitude rejoint celle du Père de Foucauld, ou du Père de Chergé de Tibhirine. Prière quotidienne, jeûne, pèlerinages, rassemblement hebdomadaire dans un lieu de culte: ces rites démonstratifs de la foi musulmane pourraient conduire les chrétiens à se demander comment eux-mêmes vivent leur foi, individuellement et collectivement, comment ils la nourrissent, notamment dans la pratique des sacrements de l’Église.

Le héros de votre livre est un prêtre, Georges Tellier. Quelle place tient aujourd’hui la figure du prêtre dans la société française? Comment interpréter l’émotion qu’a suscité le sacrifice du père Hamel?

L’assassinat du père Hamel, en 2016, est survenu quelques semaines la révélation du scandale Preynat, cet ancien prêtre de Lyon convaincu de pédophilie. Cette affaire odieuse avait pu donner une image faussée du clergé. Et tout à coup, la mort violente d’un prêtre normand (de la même génération que Preynat), réveillait dans l’opinion publique une image familière: que l’on soit croyant ou non, pratiquant ou pas, «Monsieur le curé», c’est d’abord un brave homme de Dieu au service de sa communauté, célébrant, baptisant, mariant, enterrant. Qui n’a été au contact de cette simple réalité? Qui n’en a été touché?

Le père Hamel, octogénaire, disait la messe au cœur de l’été devant une petite poignée de fidèles. Pour lui, pas de retraite, pas de vacances, pas de notion de « rentabilité »

Le père Hamel, octogénaire, disait la messe au cœur de l’été devant une petite poignée de fidèles. Pour lui, pas de retraite, pas de vacances, pas de notion de «rentabilité» (moins de dix personnes, ne vaudrait-il pas mieux fermer?) - ce qui fait de lui, dans la discrétion, un signe de contradiction dans notre temps qui recherche frénétiquement l’efficacité, le bien-être.

Cette image de l’homme, donné à tous «pour la gloire de Dieu et le salut du monde», n’a pas pu ne pas émouvoir les gens de bonne volonté. L’église de Saint-Etienne du Rouvray est d’ailleurs devenue un lieu de pèlerinage populaire.

De Bernanos à Mauriac, la foi a tenu une place singulière dans la littérature du XXème siècle. Mais ces dernières années, il semble que la religion redevienne un objet littéraire (du «Royaume» d’Emmanuel Carrère aux romans de Houellebecq). Y a-t-il là un phénomène? Comment l’expliquer?

Le roman tire généralement sa source d’une tension dans l’homme ou dans la société, que l’écrivain va explorer, disséquer, interpréter: Il y a les tensions humaines que sont l’amour, l’ambition, la jalousie, l’honneur, il y a celles qui agitent une époque, la guerre, le snobisme d’une classe, l’injustice, etc.… Un romancier qui aborde la part spirituelle de l’homme écrira comme l’ont fait Green, Bernanos, Mauriac sur le mal, le péché, le remords, la grâce, l’onction, la perdition. Ce sont des thèmes plus profonds que la simple présence sociologique d’un prêtre dans un roman, au côté du maire, de l’avoué ou la demi-mondaine - sujet un peu daté. Les états d’âme de l’homme ont peut-être changé de nom, ils sont de toujours.

D’autre part, notre monde suscite des interrogations: l’homme, qui est-il, quelle est sa nature, sa vocation, d’où vient-il? La frénésie scientifique (homme augmenté, défi de l’allongement de la vie) n’est-elle pas en train de l’altérer? Et la technologie numérique, est-elle en train de le posséder? Etudier la créature conduit souvent à s’interroger sur le Créateur. De nombreux romanciers contemporains le perçoivent, et ils l’expriment à leur manière, sans forcément se référer au Credo.

 

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