Dans son magasin plongé dans l’obscurité, Ghassan fait défiler nerveusement des photos sur son téléphone. « Vous voyez, lui, c’est mon voisin. Il s’est pendu hier dans son salon, il avait deux enfants », confie-t-il, assis derrière sa caisse enregistreuse devant une tasse de café fumant. « Je crois qu’il n’en pouvait plus, ça faisait des mois qu’il était sans travail », commente l’homme de 50 ans.

Dans l’arrière-boutique, broyeur à café et torréfacteur sont à l’arrêt. « Électricité du Liban (l’entreprise publique qui contrôle 90 % de la production, du transport et de la distribution d’électricité dans le pays NDLR), c’est la plus grande mafia au Liban. Depuis début juillet, on n’a plus de courant », s’agace Ghassan.

Comme le reste du pays, le quartier arménien de Bourj Hammoud s’est retrouvé dans le noir, les deux centrales qui alimentent le Liban en électricité étant confrontées à une pénurie de carburant. « J’ai dû payer pour obtenir cinq ampères avec le générateur du quartier, et acheter très cher quelques litres de mazout au marché noir pour faire fonctionner mes machines, se lamente Ghassan. Alors qu’avec la crise, je fais à peine 30 % de mes recettes habituelles. »

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Rationnement de 21 heures par jour

Rodés aux coupures de courant, les Libanais ont cette fois dû gérer un rationnement allant jusqu’à 21 heures par jour. Ceux qui pouvaient se le permettre ont résisté à la vague de chaleur moite sur le pays en s’abonnant à des générateurs de quartier, afin d’obtenir quelques heures d’électricité en plus des deux heures quotidiennes fournies sporadiquement par l’EDL. Les moins nantis se sont éclairés à la bougie.

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La situation est lourde de conséquences. Le 29 juillet, le luxueux centre-ville de Beyrouth, qui héberge de nombreux ministères, administrations et entreprises, s’est soudain retrouvé sans téléphone ni Internet, le central de téléphonie ayant arrêté de fonctionner à cause d’une panne des générateurs privés qui l’alimentaient, en surchauffe.

Les contaminations au coronavirus ont doublé en un mois

Pire, alors qu’en un mois, le nombre de personnes contaminées par le coronavirus a doublé au Liban (4 885 au dimanche 2 août), cette pénurie pourrait participer à la catastrophe sanitaire qui s’annonce. « La hausse du nombre de patients hospitalisés atteints du Covid-19 augmente la consommation du mazout qui risque de s’épuiser dans quelques jours, menaçant l’ensemble du secteur hospitalier », a averti le directeur de l’hôpital gouvernemental Rafic Hariri, Firass Abiad, sur la chaîne Sky News.

Le secteur est déjà en butte à de nombreuses difficultés. « Entre les retards de paiement de l’État, qui nous doit 2 400 milliards de livres libanaises (1,34 milliard d’euros), la dévaluation de la livre, la gestion du Covid-19, et maintenant les problèmes d’électricité qui ajoutent un fardeau car nous devons acheter le mazout au taux du marché noir, énonce Sleiman Haroun, président du syndicat des hôpitaux privés, nous allons vers une ruine complète. »

L’hypothèse est plausible d’une « désintégration du secteur hospitalier », pourtant réputé dans tout le Moyen-Orient. « Presque tous les hôpitaux privés ont licencié, coupé les salaires, supprimé des lits, arrêté certains actes et fermé certains services, trop coûteux », déplore-t-il.

Le personnel infirmier en grève mercredi 5 août

La situation a poussé le personnel infirmier, gravement touché par les licenciements massifs, à se mettre en grève mercredi 5 août. Inquiet, Sleiman Haroun présage de « nombreuses fermetures d’hôpitaux » à venir, l’État étant « incapable de faire plus sans aide extérieure ». Il dit craindre que, dans quelques mois, « des Libanais meurent par manque de soins ».

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Cet effondrement annoncé n’effraie pas Akram Nehmé qui, avec son association Achrafieh 2020, distribue des colis alimentaires aux familles démunies, dont beaucoup sont issues de la classe moyenne déliquescente. Entre mars et juillet, le nombre des bénéficiaires est passé de 60 à 692 familles. « Il faut tout recommencer de zéro. Finalement, ce qu’on veut, c’est la dignité de la personne humaine, sans la corruption. »